Thursday, December 21, 2017

Chiang Kaï-Shek, incontrôlable révolutionnaire

Chiang Kaï-Shek fut le président du Kuomintang de 1938 à 1975, et dirigea la Chine continentale par deux fois : de 1928 à 1931, puis de 1943 à 1948. Il se réfugia à Taïwan, où il réfugia également la république de Chine après l’arrivée au pouvoir du Parti Communiste Chinois sur le continent. La République de Chine à Taïwan sera littéralement sauvée par le gong : la guerre de Corée éclate en 1950 et occupe l’armée Populaire dirigée par Mao Tsé-Toung, suivie de la guerre du Vietnam. L’histoire n’aura pas laissé le temps à la République Populaire de Chine d’achever sa réunification. 
D’abord Anti-impérialisme, et plus précisément anti-Qing (donc anti-mandchou), puis anti-britannique, anti-japonais et enfin anti-communiste, ayant pour objectif principal de faire de son pays une démocratie basée sur le pluripartisme, ouverte sur le monde, unifiée et indépendante, Chiang Kaï-Shek se joint à la Ligue Jurée (同盟會) dès le début du XXème siècle, fait ses classes au Japon dans un but conspirationniste contre la dynastie en place et le système impérialiste tout entier, participe à la révolution de 1911, se joint à la chasse de Yuan Shikai du pouvoir, demeure aux côtés de Sun Yat-Sen lors de la fondation de son parti de la révolution Chinoise (中華革命黨) pour lutter contre un Kuomintang qui aurait mal tourné, dirige la lutte contre l’oppression Nipponne…… Par ce type de description, il pourrait s’imposer comme le souverain d’une Chine libre et indépendante. Et pourtant…
Du plus haut que puissent mes humbles connaissances me porter, Chiang Kaï-Shek ne semble pas susciter le soutien ni l’admiration des sinologues d’aujourd’hui. Tout au contraire, il m’apparaît même être l’objet de certaines déceptions, avec parfois un arrière-goût de mépris. À la lecture de certains documents le concernant, j’eus presque la sensation que l’auteur regrettait jusqu’au fait de devoir lui attribuer une place dans l’histoire. Dans le livre Chiang Kaï-Shek : Le grand rival de Mao, l’auteur Alain Roux conclue son introduction par une phrase marquante : “par trois fois, Chiang ne se montra pas à la hauteur de sa destinée”. Immanuel Chung-Yueh Hsü (徐中約), un historien Chinois implanté aux Etats-Unis, reproche aux décisions politiques de Chiang d’avoir fait perdre à la Chine “sa plus grande opportunité  de démocratisation”. Christian Henriot, pour sa part, lui tient notamment rigueur de son manque de compétences en stratégie durant l’occupation Japonaise —— ce que l’on comprend sans mal à la lecture d’Alain Roux. 
Pour moi pauvre apprenant, il est délicat de saisir la pensée profonde de Chiang Kaï-Shek, qui se délecte des oeuvres d’Alfred Marshall et d’Adam Smith, tout en soutenant corps et âme le modèle URSS ; se fait dirigeant de la guerre contre le Japon, en y ayant vécu des années durant et ayant pactisé avec lui, devient le “Général Rouge”, en étant l’allié des commerçants Chinois de Shanghai… 
D’une manière très personnelle je dirais que la personne de Chiang Kaï-Shek m’est à certains égards plus marquante que les décisions qui en découlent.

Dans les débuts de sa vie, Chiang Kaï-Shek n’est guère qu’un enfant issu d’une famille modeste, et dont les capacités intellectuelles ne sont pas véritablement mises à profit. Son éducation est très traditionnelle : la pensée confucéenne lui est, comme à bon nombre de ses contemporains, inculquée par l’apprentissage sans grande compréhension des entretiens de Confucius et des fameux vers à trois caractères (三字經), qui relatent les bases de l’enseignement de Confucius et de Mencius. Cet apprentissage laissera une trace dans sa personnalité et dans son histoire, mais ce qui semble le plus décisif pour la création de sa personne, c’est la haine qu’il voue à son père et sa piété envers sa mère. Une piété qui s’apparente d’ailleurs, de ce que j’ai pu en lire, plus à un désordre psychologique qu’à un véritable héritage confucéen. Aussi, la mère de Chiang usera ad vitam eternam de droits sur lui, lui faisant dans un premier temps épouser Mao Fumei à l’âge de quatorze ans, puis, plus tard, l’empêchant de s’en séparer tant que celle-ci ne lui aura pas fait un fils : Chiang Ching-Kuo. Cette relation mère-fils (pathologique ?) lui fera entamer une “désertion”, et manquer une bataille quand, en 1921, il désobéit aux sommations du Docteur Sun de se rendre à Canton, sur la base d’une prémonition de la mort de sa mère. Un futur proche lui aura pourtant bien donné raison. Mais, si sa piété filiale découlait effectivement de son éducation confucéenne, son père n’en aurait-il pas également fait l’objet, et son comportement dans son ensemble n’en serait-il pas le miroir ? Or, d’après Alain Roux, ce ne serait que son mariage avec Chen Jieru, à l’année de la mort de sa mère, qui aurait changé drastiquement le comportement (ou du moins en surface) de Chiang Kaï-Shek, alors acolyte important de Sun Yat-Sen. Ce n’est donc qu’alors qu’il passa de débauché, bon buveur coléreux, époux violent et émotionnellement instable ; à confucéen droit, fidèle à sa femme (ou presque) et apaisé. Ses passages en lieux de joie, quant à eux, transitèrent de fréquents et assumés à occasionnels, discrets et repentis. Cette rapide conversion ne lui aura pas pour autant fait changer de comportement vis-à-vis de son fils Ching-Kuo, pour qui le mépris n’aura jamais pris fin.

Chiang Kaï Shek commence sa carrière politique avant elle-même et par le bas de l’échelle. Il ne fera ses classes et l’armée non pas pour défendre sa patrie, mais pour renverser le régime en place : celui d’une dynastie impériale Mandchoue qu’il voit, lui, comme des étrangers parasitant le pays. La xénophobie -si ce terme n’est pas anachronique- chez Chiang restera d’ailleurs une composante essentielle de sa pensée politique. Aussi, il tient assidûment un Journal, dans lequel il relate, chaque jour, les événements de la journée et certaines de ses pensées. Or, c’est dans celui-ci qu’il écrit, en 1924, que la “libération de l’humanité” ne peut s’accomplir sans “l’extermination des  barbares Anglais”. C’est pour le moins révélateur. Après la révolution de 1911, il se retourna à Canton, sous les conseils de Dai Jitao, un défenseur des trois principes du peuple, pour “protéger Sun”. Il devint vite un personnage important dans les cercles de Sun Yat-Sen, et en 1923, c’est avec toute sa confiance qu’il se rend à Moscou pour le représenter. Chiang se dit ravi de ce qu’il vit en URSS, le communisme, fleurissant dans sa pensée, avait déjà laissé un certain ornement à son discours. Peut-être son fanatisme pour Sun fut-il le seul rempart qui l’empêcha de rejoindre les rangs du Parti Communiste de Mao ? Ou était-ce justement ce même fanatisme pour Sun qui le fit s’allier avec les rouges ? En effet, les idées sociétales du père de la Patrie tendaient également, en certains points, vers le communisme, dans une mesure toutefois moindre à celles de Chiang. Les trois principes du peuple, qui forment l’idée principale de la pensée politique commune de Sun et de Chiang, porte d’ailleurs comme troisième principe le bien-être du peuple, qui fut associé par Borodine, représentant Soviétique, au système de la Nouvelle Politique Economique Russe, sur laquelle je ne m’attarderai pas. Ces mêmes trois principes du peuple, qui ne laisse pas le lecteur sans une pensée vers l’idéologie Marxiste, sont à plusieurs reprises appelés “l’idéologie de sauvetage du pays” (救國注意) par Dai Jitao, dans son livre Fondements philosophoques de la pensée de Sun. Mais par dessus tout, l’objectif principal de Sun et de Chiang restait, comme dit précédemment, la réunification du territoire Chinois, bien prioritaire face au système à y mettre en place. Or donc, après la mort du Docteur Sun, Chiang Kaï-Shek se révèle être ce qu’il avait toujours été : un anticommuniste pro-capitaliste (deux termes qui ne vont pas toujours de paire), à la solde des commerçants Chinois. Pour Alain Roux, cet engouement pour le modèle soviétique aurait été une ruse, mise en place pour l’obtention du soutien militaire Russe, indispensable à la mise en pratique de sa révolution. Pour ma part, je laisse à cette hypothèse un humble acquiescement prudent : certes mes connaissances sur le personnage de Chiang Kaï-Shek sont fort loin d’égaler celles de Monsieur Roux, mais le caractère qu’il dépeint de ce même personnage me semble incompatible avec de telles hypocrisies. Comment un individu aussi sûr de soi et coléreux que Chiang pourrait-il avoir une quelconque conversation apaisée avec un révolutionnaire rouge tel que Borodine, s’il n’était pas lui-même en osmose avec l’idéologie communiste et le modèle soviétique ? Quoi qu’il en soit, le soutien militaire aura été accordé au Kuomintang, et permettra l’ascension de Chiang Kaï-Shek.
En 1928, arrivé au pouvoir, il installe sa capitale, toujours selon le choix de Sun Yat-Sen, à Nankin, alors que celle-ci avait déjà perdu tout son éclat. Très vite, la ville devint un grand mémorial du Docteur Sun, aménagée pour refléter la volonté de ce dernier : une Chine moderne et occidentalisée respectant son propre héritage culturel. C’est aussi ce que Chiang avait profondément admiré durant son séjour au Japon. Comme prévu, Chiang fit d’abord de sa nouvelle république une dictature militaire qui, certes à l’instar de l’idéologie Marxiste, était totalement indépendamment de celle-ci une étape de transition vers un système démocratique. Durant la bataille de Shanghai, Chiang révèle ses compétences en stratégie militaire : peu glorieuses. Ses hésitations au combat, combinées à son entêtement naturel, firent la défaite de la Chine, dans une hécatombe qui divisa son armée, et lui fit perdre ses villes les plus importantes une à une, à commencer par Shanghai, vitale à l’économie Chinoise que la crise de 29 n’avait pas épargnée. Par extension, ces erreurs firent la défaite du Kuomintang, puis, par surextension, la chute de la République de Chine ; une dictature militaire ne pouvant aller bien loin dans une pénurie de militaires, et un Etat n’étant guère voué qu’au déclin fatal, si son unique parti, par essence plus fort que l’Etat lui-même, sombre. Chiang Kaï-Shek n’eût plus de talent dans la lutte contre le communisme que dans la lutte contre l’invasion Japonaise. 


L’héritage de Chiang Kaï-Shek est donc une République de Chine calfeutrée sur son île, n’ayant survécu que par une chance insolente à son destin funèbre. 

Friday, December 15, 2017

Sacha Halter

LA RUPTURE DU FRONT UNI ET LA PURGE DES MILITANTS COMMUNISTES

Introduction :

Le premier « front uni » consistait en une alliance entre communistes et nationalistes entre 1924 et 1927. La Chine se trouvait alors dans une période de troubles, durant laquelle les seigneurs de la guerre étaient en lutte pour la conquête du pouvoir. L’équilibre des forces entre le PCC et le Guomindang était alors clairement déséquilibré. Les communistes cherchaient à bénéficier du climat insurrectionnel pour renforcer leur effectif. Le Guomindang quant à lui bénéficiait du soutien soviétique. La IIIème Internationale avait pour doctrine de favoriser l’apparition de « révolutions bourgeoises » dans les pays considérés comme féodaux ou semi-féodaux. Le PCC n’étant alors pas considéré comme une priorité pour Moscou, le mouvement a dû compter sur « ses propres forces ». Les contradictions au sein de l’alliance ont abouti à la répression des communistes par les nationalistes. Pendant « l’expédition du nord » organisée par Jiang Jieshi en 1927, Zhou Enlai organisait une révolte à Shanghai. En avril 1927, les nationalistes réprimaient les militants communistes et syndicalistes de Shanghai, mettant de facto un terme au front uni. Les communistes changeaient alors de stratégie et quittèrent les villes pour les campagnes. Le front uni avait donc une dimension tragique. Pourquoi est-ce que les communistes ont suivi une telle stratégie si elle ne pouvait que les mener au désastre ? Comment expliquer un tel aveuglement ?
Il apparaît tout d’abord que le « premier front uni » fut imposé aux communistes par la réalité des forces en présence. Ils ne pouvaient agir autrement que dans une coalition (I). D’autre part, la stratégie de l’alliance avait été imposée au communistes chinois par la IIIème Internationale. Par conséquent la responsabilité de l’échec incombait aussi aux soviétiques (II). Enfin, les communistes chinois ont été persuadés que les « conditions objectives » étaient réunies dans les villes, ils ont pensé à tort que le mouvement ouvrier résoudrait les contradictions du front uni (III).

I.                              Le « front uni » fut imposé aux communistes par la réalité des forces en présence.

Selon l’historien et sinologue Lucien Blanco, la fusion du PCC dans le Guomindang était perçue par les communistes comme la seule solution pour le renforcement. Le parti communiste chinois a été crée en juillet 1921 dans la concession française de Shanghai. Lors de son premier congrès le parti ne comptait qu’une cinquantaine de membres dans tout le pays.[1] Lorsque la tactique du front uni a été adoptée, le parti n’avait donc que trois ans d’existence. En comparaison, le parti communiste soviétique n’avait réussi la révolution qu’après plus de 20 ans de luttes et de maturation politique. Même en 1917, il n’avait rallié qu’une petite partie de la classe ouvrière. Loin d’être un organisation ouvrière, le PCC était en 1921 un parti dont la base idéologique n’avait rien de cohérent : il rassemblait des intellectuels héritiers du mouvement du 4 mai, des anarchistes ou encore des nationalistes, mais très peu de marxistes.[2] De son coté le Guomindang était un parti nettement plus organisé. D’un point de vue idéologique tout d’abord, puisque le parti a basé ses statuts sur les « Trois principes du peuple » de Sun Yat Sen, théorie remontant à 1905. Par ailleurs les effectifs du Guomindang étaient largement supérieurs à ceux du PCC : il y avait 323 militants communistes et 50 000 nationalistes lorsque le congrès du Guomindang adoptait le front uni en janvier 1924.[3] La stratégie du front uni a permis au PCC d’augmenter sa visibilité parmi les ouvriers et les paysans : les manifestations du 30 mai 1925 contre la présence étrangère à Shanghai avaient débouché sur des grèves qui permettent au PCC de voir ses effectifs se décupler.[4] Si le front uni n’avait pas eu lieu, les nationalistes auraient certainement été les seuls à bénéficier des mouvements anti-impérialistes et le parti communiste aurait été voué à disparaitre.

II.                           La stratégie de l’alliance avait été imposée au communistes chinois par la IIIème Internationale.

Le front uni correspondait également à une conséquence de la gestion soviétique de la IIIème internationale. En 1924, Lénine venait de mourir et Staline entendait asseoir son pouvoir au sein du PCUS au détriment de Trotski. Ce dernier considérait que la révolution devait se poursuivre à l’échelle internationale et de manière instantanée. Staline au contraire jugeait que les conditions n’étaient pas réunies pour l’internationalisme, préférait renforcer le socialisme en URSS et promouvoir le nationalisme dans les pays colonisés, au moins provisoirement, « en attendant que le capitalisme y soit mûr ». C’est pourquoi le délégué du Komintern, Maring, a exhorté au PCC de s’unir au Guomindang dès 1921. En janvier 1923, la déclaration « Sun Yat Sen-Alex joffé » entérinait le soutien stratégique de l’URSS au Guomindang. L’académie de Huangpu a servi à dès lors servi à former les officiers nationalistes sur expertise soviétique. Selon l’historien Jacques Gernet, cette approche fut une erreur considérable car elle ne correspondait pas aux réalités de la société chinoise. La vision marxiste-léniniste était méfiante vis-à-vis du monde paysan, alors que le potentiel révolutionnaire chinois se trouvait dans les campagnes.[5] D’une part, le soutien logistique des soviétiques au Guomindang a permis à Jiang Jieshi de mobiliser des forces considérables contre les communistes à partir de 1927. D’autre part, ce soutien a isolé les communistes, qui ont dû s’appuyer sur les syndicats en milieu urbain et à négliger les campagnes. Il aura fallu attendre la répression des communistes d’avril 1927 et la longue marche en 1934, pour que la ligne des soviets paysans portée par Zhu De et Mao Zedong puisse enfin l’emporter sur l’approche citadine de Chen Dixiu et Li Dazhao.[6]

III.                        Les communistes chinois ont été persuadés que les « conditions objectives » étaient réunies dans les villes.

L’historien Alain Roux utilise le terme « d’illusion de révolution urbaine » pour désigner le fait que les communistes chinois ont cru pouvoir s’appuyer sur les villes. La révolte dans les concessions étrangères en 1925 a poussé les communistes chinois à s’appuyer sur le « syndicat général de Shanghai ». La logique de la lutte anti-impérialiste s’était répétée à Canton puis à Hong-Kong en juin 1925, faisant apparaître des manifestations de soutien aux grévistes de Shanghai. En 1926, le syndicat général ouvrier dépassait le million d’adhérents.[7] En prenant confiance grâce à ces insurrections, les communistes commençaient à s’opposer aux intentions de Jiang Jieshi, qui succède à Sun Yat Sen lorsque ce dernier meurt en 1925. C’est alors que commence ce qu’historien Harold Isaac nommait « la tragédie de la révolution chinoise ». Opposé au communistes, Jiang Jieshi refusait la logique modérée de Wang Jingwei, qu’il trouvait trop complaisant vis-à-vis des communistes. Lors de « l’expédition du nord » qui dura de juillet 1926 à juillet 1927, Jiang Jieshi renforça son autorité sur le Guomindang et parvint tout à la fois à renverser les seigneurs de la guerre et les communistes. Zhou Enlai considèrait alors que les communistes pouvaient prendre le pouvoir aux seigneurs de la guerre et réussir à instaurer un pouvoir ouvrier. C’est pourquoi à Shanghai, les communistes proclamaient un « gouvernement municipal provisoire » avant l’arrivée des nationalistes, qui refusèrent de le reconnaître.[8] Jiang Jieshi décidait alors de faire alliance avec la bourgeoisie et les mafias locales pour écraser les communistes. Dans les campagnes, la stratégie du front-uni et de l’insurrection urbaine du PCC avait dans le même temps réduit le poids et l’autorité des communistes dans les soviets ruraux, qui s’organisaient de manière relativement anarchique.[9] Les unions paysannes du Hubei et du Hunan furent éliminées par les nationalistes dès le mois de mai 1927.

Conclusion :

La stratégie du « front uni » en Chine constitua un véritable paradoxe dans l’histoire du communisme. Le PCC n’avait pas d’autre choix que de s’unir avec les nationalistes pour être visible aux yeux des ouvriers. La cause anti-impérialiste a servi de levier au PCC pour s’appuyer sur le monde ouvrier et syndical. Voyant ses effectifs se renforcer rapidement, le PCC s’est conforté dans l’idée que la révolution pouvait venir des villes, idée entretenue par les envoyés de Moscou. Au delà des apparences, la révolution chinoise ne pouvait pas être comparée à la révolution soviétique. S’il suffisait de tenir Moscou et St Pétersbourg pour les ouvriers russes, le territoire de la Chine était en revanche plus imprenable. L’importance des campagnes a été négligée par l’aile « prosoviétique » du PCC. Les « désillusions urbaines » ont finalement conduit à la tragédie et à la quasi-éradication des communistes chinois, qui n’ont eu d’autre choix que de fuir dans les campagnes pour renouveler leur stratégie autour de de Mao Zedong. La tactique du front-uni n’a été renouvelée que lors de l’invasion japonaise, conduisant les nationalistes à réintégrer l’approche pragmatique de Wang Jingwei. En revanche, en tant que stratégie de la IIIème Internationale et de l’URSS, le front uni est, aux yeux des communistes maoïstes, resté perçu comme une trahison. L’échec du front uni a conforté le PCC de l’existence de spécificités chinoises. Mao n’a jamais réellement pardonné aux soviétiques d’avoir choisi de soutenir le Guomindang au détriment des communistes. Le choix de la normalisation des relations avec les Etats-Unis en 1972 peut apparaître comme sa lointaine revanche.



[1] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 57
[2] Bianco, Lucien. Les origines de la revolution chinoise 1915-1949. Editions Gallimard, 2007. Page 102
[3] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 57
[4] Bianco, Lucien. Les origines de la revolution chinoise 1915-1949. Editions Gallimard, 2007. Page 103
[5] Gernet, Jacques. Le monde chinois, troisième partie : l’époque contemporaine. Editions Armand Colin, 2005. Page 58
[6] Gernet, Jacques. Le monde chinois, troisième partie : l’époque contemporaine. Editions Armand Colin, 2005. Page 59
[7] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 59
[8] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 60
[9] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 61

Le Massacre de Nankin

Le massacre de Nanjing :
Le processus d’endoctrinement et de déshumanisation des soldats Japonais.
par Gé Alexandre



La Guerre, Marcel Gromaire


            Le 13 décembre 1937, la ville de Nanjing, alors capitale de la Chine de Chang-Kai Shek, tombe aux mains des soldats Japonais. Tout de suite, la ville sera soumise à de vastes opérations de nettoyage (sotô) visant à se débarrasser des jeunes hommes que l’armée Japonaise soupçonne d’être des soldats cachés parmi les civils. S’ensuit un immense nombre de viols (on avance le chiffre de 20 000) et de meurtres, qui séviront dans la ville durant six semaines. Les Japonais ayant pris soins de bruler toutes traces du dénombrement des victimes après la capitulation en 1945, il demeure très difficile d’évaluer le nombre de victimes. Les chiffres avancés aujourd’hui varient entre 50 000 (Jean Louis Margolin, l’Armée de l’Empereur) à 300 000 (Iris Chang, Le viol de Nanjing) victimes. Sur le mémorial du massacre de Nanjing à Nanjing, on peut lire le nombre de 300 000 en grand sur la façade. Le massacre marquera tout de même un paroxysme de créativité dans les actes de cruauté: concours de décapitations, sévices sexuels innommables, ordre de commettre des actes incestueux et même des actes de cannibalisme.
C’est alors que se pose un paradoxe : comment expliquer ce déchainement de violence à l’égard des Chinois quand le Japon se présentait au contraire comme l’émancipateur de la domination Occidentale et invitait les pays à constituer avec lui « la Sphère de co-prospérité de la Grande Asie de l’Est »[1] ? Par quel cheminement sont passés les soldats Japonais pour commettre de tels actes ?

Après avoir vu que les meurtres et les viols pouvaient se justifier par un bushidô (la Voie du Guerrier) désaxé nous montrerons que l’endoctrinement s’amorçait déjà à l’école et se perpétuait durant l’armée avant de terminer par la contextualisation des massacres de Nankin dans un contexte temporel propice aux débordements : Nankin, l’après Shanghai. 


1)      Le détournement des traditions
1.1)            Le Bushidô : tuer pour l’Empereur

Au XIXème et XXème siècle il existe au Japon une volonté de retourner vers un passé idéalisé, mais concrètement instrumentalisé au profit des responsables politiques qui orchestrent le mouvement[2], l’Empereur étant le plus puissant d’entre eux. Le Bushidô, La Voie du Guerrier, guide de conduite des Samouraïs à l’époque féodale s’appuyait sur plusieurs fondements : la droiture, le courage (mais il ne doit pas empêcher le discernement : il ne convient pas de se sacrifier pour une cause triviale), l’humanité (envers le faible ou l’ennemi défait en particulier), la générosité, la sincérité, l’honneur (tout manquement amène à une honte éventuellement mortelle) et la loyauté (qui suppose une obéissance mais pas aveugle)[3]. Or dès 1882 est établit le Code de conduite militaire de l’Empereur qui placera la loyauté comme valeur fondamentale et constituera un premier infléchissement dans le sens de l’utilitarisme. Au cours du XXème siècle, le bushidô mute d’inspiration en fétiche tout en déviant dans son contenu. La loyauté devient la vertu cardinale : celle-ci se n’adresse désormais ni à un chef connu personnellement – comme pendant le long cycle des guerres féodales –, ni à la nation ou à l’Etat –comme le prescrivait le code de l’Ere Meji- mais à un Empereur aussi inaccessible que mythifié, et donc chaque supérieur hiérarchique se prétend le représentant. On assiste ici aux prémices du culte de l’obéissance aveugle. Quand l’on sait que dans le bushidô, les plaisirs charnels sont vantés comme la récompense légitime du héros, et la fuite, la ruse ou le massacre de l’adversaire sont considérés soit comme honorable soit en tout cas comme des fautes moins sérieuses que le manquement au devoir envers le seigneur[4], on peut comprendre que celui-ci puisse vite devenir une justification aux pires cruautés commises pendant les massacres de Nanjing comme les viols.

1.2)            Le Bushidô … sans samouraïs

Les samouraïs qui avaient permis de renverser les Tokigawa pour l’Ere Meji seront vus comme un symbole de la féodalité et ainsi peu à peu dépouillés de leurs privilèges. Ainsi, les officiers d’extraction samouraï se virent de plus en plus souvent remplacés par des chefs d’extraction modeste, généralement paysanne, frais moulus des écoles de guerre qui constituèrent très tôt les bastions du nouvel esprit impérialiste et totalitaire[5]. L’armée n’est dès lors plus réservée à une élite combattante mais devient l’affaire de chacun, des fils des anciennes castes dirigeantes à ceux des plus frustres paysans.[6]
Cet asservissement aux conséquences funeste gagne une société qui, au long des siècles, fut loin d’avoir été uniquement fascinée par les valeurs militaires. Cependant il est vécu par beaucoup, et surtout par les plus pauvres, les plus marginaux, comme une remarquable promotion symbolique : ils étaient invités à partager la morale du samouraï et les gens de rien pouvaient s’en sentir anoblis. Au point de verser leur sang, sinon avec enthousiasme, du moins avec résignation : c’était le prix à payer pour cette promotion et c’est un honneur de mourir pour l’Empereur.[7] « La loyauté est plus lourde qu’une montagne et notre vie plus légère qu’une plume »[8]. Quand semblable discours parvint à acquérir les moyens nécessaires pour s’imposer, le totalitarisme n’est pas loin, et quand sa propre vie ne vaut rien, alors que vaut celle d’un Chinois ?


2)      Des Institutions au service de l’endoctrinement
2.1)             L’école ou la fabrique de petits soldats

« Chaque âme est et devient ce qu’elle contemple » - Plotin

Le contrôle des esprits est le dispositif le moins couteux et le plus efficace quand il s’agit d’endoctriner. Et quand les « âmes », pour reprendre la citation du philosophe grec Plotin sont encore celles d’enfants innocents, dont le cerveau, véritable éponge est propice à emmagasiner les informations, c’est l’école qui devient la première concernée par le réarmement idéologique. On apprend que l’individu ne vaut rien et que tous doivent être rassemblés autour de ce pilier indéracinable et par essence parfait qu’est l’Empereur.
Ainsi le nom des écoles change : d’écoles primaires, elles passent à écoles nationales et celles-ci fonctionnaient comme des « unités militaires en miniature » : les enseignants étaient souvent des officiers de l’armée qui professaient le devoir sacré du Japon à poursuivre son destin divin par la conquête de l’Asie et à se tenir aux côtés des nations du monde comme un peuple à nul autre pareil. Ils enseignèrent aux jeunes garçons le maniement de fusils en bois, et aux plus grands celui de vraies armes.[9]
Les collèges perdirent la faculté de choisir entre plusieurs manuels et ceux-ci devinrent des organes de propagande : par exemple le livre de lecture de la première année de primaire s’ouvrait sur la phrase : « Les soldats avancent », les manuels d’histoire s’ouvraient avec des récits de la création du Japon par les Dieux et au début de chaque classes, des prières étaient faîtes en direction du palais impériale[10] comme les soldats Japonais cherchaient l’Est pour psalmodier leurs « Banzai ! ».

2.2)            L’armée ou le broyage de l’individu


A l’armée, l’obéissance est considérée comme la vertu suprême et le sentiment d’être un rouage dans un engrenage beaucoup plus important remplace le sens de la valeur individuelle. Pour établir cette sublimation de l’individu au service du bien commun, les recrues étaient maintes fois battues et soumises à des punitions collectives durant leur formation militaire (le service militaire est rendu obligatoire et d’une durée de 3 ans en 1873) :
« Je ne vous frappe pas parce que je vous hais. Je vous frappe parce que je me soucis de vous. »[11] Ainsi la maltraitance routinière dont étaient victimes les soldats Japonais, appelée aussi bentatsu, était qualifiée d’« acte d’amour » par les officiers, et la violente discipline qui régnait au sein de la marine Japonaise était souvent surnommée ai-no-muchi (coup d’amour).[12] Le témoignage de Saitô Mutsuo décortique lucidement les conséquences mentales sur les victimes : « Je ne me souviens pas d’une seule nuit passée sans que quelqu’un ai été battu pour quelque chose. Les premiers jours bien entendu, cela nous mettait en colère mais jamais il n’y eut la moindre résistance sérieuse. Voici la raison : du réveil au coucher nous n’avions jamais ne serait-ce que cinq minutes pour penser. Quand les humains sont privés de temps pour réfléchir, savez-vous ce qui leur arrive ? Ils deviennent des machines. Nous perdîmes tout sentiment de fierté en nous-mêmes ou pour nos réalisations. Nous étions abandonnés à nos deux instincts les plus primaires : manger et dormir. »
« Les soldats doivent haïr les officiers » trouve-t-on dans certaines instructions. La rage engendrée par cette hiérarchie sociale rigide put soudainement s’exprimer quand les soldats Japonais partirent au loin faire la guerre. [13] Ainsi placé dans un moment d’exception (une guerre), un lieu d’exception (un pays étranger), un groupe d’exception (l’armée) et persuadé par ses chefs que les pires violences peuvent constituer des actes patriotiques le soldat est libéré des pulsions de viol, de sadisme et de meurtres qu’il pourra perpétuer de manière proportionnelle à celles dont il se contentait à domicile.[14] . En effet, on a souvent suggéré que ceux qui disposent du pouvoir le moins important sont souvent les plus sadiques dès qu’il s’agit de décider de la vie et de la mort des plus faibles. Quels que soient les traitements qu’avaient choisi de lui infliger ses supérieurs, le soldat Japonais les avait subis en silence : c’était maintenant aux Chinois de connaître le même sort.
Même si sur le terrain, les nouvelles recrues étaient réticentes au passage à l’acte, toutes furent systématiquement conformés aux pressions du groupe. Elles étaient forcées de tuer à la baïonnette des Chinois ligotés et étaient humiliées verbalement par les autres si elles ne s’exécutaient pas. Bientôt l’horreur fait partie de la routine, presque une banalité. Tominaga Shozo, se remémorant son expérience écrivit : « Ceux qui, à la maison se comportaient en bons fils, bons pères et bons frères étaient amenés sur le front pour s’entretuer. Nous transformions des êtres humains en démons meurtriers. En trois mois n’importe quel homme se changeait en démon. 

3)      Nanjing, l’après Shanghai

Après l’incident du pont Marco Polo, les Japonais pilonnent Shanghai le 13 août. Plusieurs jours de bombardements intensifs transforment la ville en une mer de feu. Après les bombardements aériens, c’est une véritable guerre de tranchées que se livrent les deux armées ennemies dans les ruines fumantes de Shanghaï. La bataille tourne à l’avantage des Chinois, plus nombreux sur le terrain que les Japonais (700 000 Chinois contre 190 000 Japonais[15]) et contre toute attente, fort bien préparés au combat. Les Japonais, d’abord sur la défensive, reçurent ensuite suffisamment de renforts pour briser l’encerclement Chinois (troupes de la 10ème armée). Après une guerre de position de deux mois, les Chinois finissent par refluer. Il est peu contestable que la dureté des combats suscita une volonté de revanche chez ces derniers, et une brutalisation de leurs rapports avec les Chinois, civils inclus. Pour l’historien Japonais Tokushi Kasahara, la résistance Chinoise fut l’un des faits déterminants à l’origine du massacre de Nanjing : « Cette méprise sur la force combative de l’armée du Guomindang est une des raisons, une de plus, qui a provoqué le massacre de Nankin, dans la mesure où les pertes importantes chez les soldats Japonais avaient attisé leur sentiment de vengeance. »
De plus, les Japonais qui se veulent être les libérateurs d’une Asie dominée par les Occidentaux et dont les ambitions expansionnistes, justifiées par un retour de traditions biaisés, prennent un côté sacré à la manière des croisades, sont exaspérés par la vivacité qu’emploient les Chinois à se défendre. Si les Chinois avaient dérogé à leur image de pleutres, éternels et faciles vaincus ; s’ils s’étaient autant défendus, c’était forcément par perfidie, par méchanceté particulière à l’égard des Japonais. Ils étaient sortis de leur rôle, ils n’avaient le droit à aucune pitié. Et lorsque les Japonais marchent vers la capitale, c’est avec un esprit de vengeance qui s’exprimera au travers du massacre de Nanjing.


4)      Conclusion
Au fil de cet essai, nous avons essayé de comprendre comment les soldats Japonais ont pu commettre des atrocités aussi immenses durant le massacre de Nankin mais lato sensus comment un être humain en vient à commettre de pareilles atrocités. Pour que le soldat soit en état de violer, assassiner, torturer c’est qu’il a franchi cette barrière psychologique qui empêche un être humain de tuer un de ses semblables. Pour en arriver à un tel niveau de détachement psychologique, le soldat est passé par un processus d’endoctrinement que ce soit à l’école et l’on trouvera le même processus d’endoctrinement dans les Jeunesse Hitlériennes sous le IIIème Reich, à l’armée où l’on enseigne un bushidô biaisé et où les sévices infligés aux recrues facilitaient ensuite le passage à l’acte, ou sur le terrain par le conformisme au groupe.
Interview après interview, les vétérans Japonais des massacres de Nankin racontèrent honnêtement qu’ils n’éprouvèrent pas la moindre honte à tuer, comparant souvent les Chinois à des animaux : « Un cochon a aujourd’hui plus de valeur que la vie d’un Chinois. Parce qu’un cochon au moins on peut le manger. »[16]. Si ce n’est pas la fierté des perdants qui les poussa à dire cela, alors c’est terrifiant à quel point l’esprit humain est malléable : modelé comme une barre de fer chaud durant l’enfance, il devient, une fois durcit, immuable.
Aujourd’hui encore, l’endoctrinement est d’actualité et pratiqué notamment par des organisations terroristes de l’Etat Islamique. Les médias et d’Internet se transforment rapidement en vecteurs susceptibles, pour peu que la victime soit en position de faiblesse psychologique, de manipulation mentale. Pour lutter contre ce phénomène, ce qui demeure selon moi un des enjeux majeurs de notre époque, il est important de se souvenir de l’Histoire afin de ne pas commettre les mêmes erreurs, et ce processus de mémoire passe par l’éducation. Lorsque le Japon a voulu camoufler le massacre de Nankin, notamment en le faisant passer à la trappe dans les cours d’histoire enseignés au lycée, de nombreux historiens s’opposèrent et réussirent à imposer le massacre de Nankin au programme. Il est capital de se battre pour ne pas laisser ces évènements tomber dans l’oubli car pour reprendre les termes de Nietzsche « L'homme de l'avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue ».


[1] Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.63
[2] Idim., p.40
[3] Idim., p.33
[4] Idim., p.26
[5] Idim., p.34
[6] Michaël Prazan, Le Massacre de Nanjing, 1937, p.23
[7] Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.55
[8] Joanna Pitman, « Repentance », New Republic, 1933 dans Iris Chang, Le Viol de Nanjing, p.108
[9] Edward Behr, Hiro, Hiro, l’empereur ambigu dans Michaël Prazan, Le Massacre de Nanjing 1937, 2007, p.39
[10] Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.45
[11] Saîto Matsuo, Morris Suzuki dans Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.58
[12] Tanaka, Hidden Horrors, 1996 dans Iris Chang, Le Viol de Nanjing, p.318
[13] Iris Chang, p.318
[14] L’armée de l’Empereur, J.L Margolin, p.62
[15] Idim., p.173
[16] Azuma Shiro, Carnets, 24 mars 1938.