Wednesday, December 6, 2017

Essai critique sur la première guerre de l'opium.

Lorsque l’on étudie les relations internationales entre la Chine et les puissances étrangères, il en ressort toujours l’idée d’un conflit d’intérêts tant politiques, sociétaux, idéologiques ou encore économiques. La crise la plus notable de l’histoire de cette nation, au cours XIXe siècle, était sans doute la période des guerres de l’opium et des traités dits inégaux qui en résultèrent. Voyons dont ce qui a bien pu motiver le conflit premier de 1939 à 1942 et en quoi il a impacté le « destin » de la Chine. Lui qui a abouti à l’ouverture forcée du pays, notamment  au commerce international, les débuts de la mondialisation au sens moderne ; où la Chine est aujourd’hui si puissante et redoutée. Le tout au travers de l’analyse des différents facteurs de l’amorçage de l’incident, puis en exposant les enjeux de chacun et enfin en rappelant les conséquences lourdes de son aboutissement.


Le conflit à l’ordre du jour intervient dans un contexte bien particulier, sur la fin d’une ère impériale en déclin. En effet, rappelons que la Chine est à l’époque régie par une dynastie non chinoise, les Qing  (1644-1911) étant d’ethnie mandchoue, et que la teneur du régime est encore d’ordre féodale (l’Europe évoluant vers des monarchies constitutionnelles ou parlementaires, sinon des républiques, tandis que l’Asie de l’est se cantonne à ses empires). Malgré l’ouverture d’un port (l’unique d’ailleurs) au commerce avec une puissance étrangère, la méfiance à l’égard de leur influence demeure. L’activité de transactions marchandes s’effectue en dehors de la ville de Canton (ou Guangzhou, dans la province de Guangdong) qui avait déjà été ouverte au commerce maritime au cours du XVIe siècle. Mais l’objet du litige de la première guerre de l’opium, à savoir son trafic en contrebande malgré l’interdit impérial de 1729 (sauf en médecine), n’est apparu qu’un siècle après. Ceci coïncidant avec l’arrivée de l’empire britannique sur le « marché chinois », pourtant frustré de ne pas pouvoir commercer librement et à une plus grande échelle (du fait de la restriction au seul port de Canton dès 1760). La Cour impériale s’engagea prestement et activement à lutter contre le fléau qui ravageait l’esprit de ses sujets, près de deux millions de chinois étant atteints. Le règne de Daoyang (1820-1850) allait précipiter l’escalade de la violence du fait d’une situation échappant complètement aux autorités chinoises. En effet, un point de vue neutre expose la chose suivante. Ces innombrables consommateurs de drogue faisaient partie majoritairement du petit peuple, leur argent n’allaient peut-être plus à l’état en plus de ne plus être réinvesti dans l’économie du pays, mais ces gens-là cherchaient une échappatoire à leur quotidien, un moyen d’oublier leurs souci et de se détendre. Malgré que le phénomène devenait addictif, en plus d’être néfaste pour l’esprit, et s’étendait même aux élites du sud du pays, ce qui finit d’alarmer les hautes sphères. Si bien qu’on nomma un certain administrateur à la tête de la province la plus infectée (Guangdong) afin d’y remédier.  Lin Zexu arriva donc à Canton en 1839 pour donner la chasse aux contrebandiers, faire saisir leurs marchandises et les détruire par le feu. La destruction d’une cargaison britannique entama les hostilités, ceci malgré la légitimité des actes  de l’officiel chinois.


Alain Roux évoque une raison de nécessité de se dépêtrer d’un marasme économique en Europe, de difficultés financières auxquelles le trafic d’opium semblait être un remède prisé par l’Angleterre victorienne. De plus, il cite Timothy Brook qui disait « sans l’opium, l’histoire chinoise aux XIXe et XXe siècles aurait été fort différente ». L’on pourrait même avancer l’hypothèse que la face du monde entière en aurait été changée, l’Histoire prenant un autre tournant dont les conséquences semblent inimaginables aujourd’hui. Rien que du point de vue de ce qu’a pu apporter à tous le phénomène de la mondialisation, lui qui a véritablement façonné notre ère moderne et les relations entre les différents états connectés et « interdépendants » de part le globe. Il est ainsi juste de penser que cette série d’incidents dramatiques pouvaient s’avérer être une étape importante sinon nécessaire à la concrétisation du monde tel qu’on le connait (bien que la couronne ne songeait qu’à défendre ses intérêts économiques au final). Autre enjeux pour l’Angleterre, s’affranchir du système du cohong, soit l’obligation de passer par un intermédiaire qui fixait à l’époque le prix des marchandises. Certes la corruption de ces relais permettait l’aspect lucratif de la contrebande d’opium, mais la seule existence de cette institution représentait un obstacle de plus au commerce libre. Pour la Chine, sa lutte contre le trafic d’opium visait tant à affirmer la fermeté de son régime, empêcher d’autres sujets d’y succomber (ce qui enraillait l’administration à certains endroits), qu’à endiguer le phénomène de la fuite d’argent massive. La balance économique que le cohong maintenait en faveur de la Chine depuis le XVIIIe siècle, s’inversait drastiquement. En 1836, l’opium  représentait 57%  des importations (soit 4 500 000 $ de soufflés au trésor). Mais l’administration chinoise su y faire, un temps, en menant des négociations féroces et fermes avec les britanniques.  Là où Lin Zexu s’avança trop, au sens de l’Angleterre, ce n’était pas d’exiger qu’on renonce au réseau de contrebande et aux soutiens locaux, mais bien à reconnaître la loi chinoise et donc céder à leurs autres exigences (comme livrer des délinquants anglais à la justice chinoise). La question de souveraineté étant ici plus importante que l’enjeu économique, voire même primordiale pour la couronne. Les Qing réalisaient par la même que l’ennemi bafouerait toujours ce domaine. Ainsi débutait le conflit armé contre la nation belliqueuse, nécessité faisant loi des deux côtés.


L’initiative  de répression du gouverneur de province à l’égard de l’étranger abusant sa confiance, servit à ce dernier de prétexte afin de forcer l’ouverture du pays au commerce international, pour ses ressources très prisées comme le thé. Cette astuce de prise de position de victime permettant d’allouer ainsi un budget plus conséquent à l’expédition punitive britannique, avec sa flotte de guerre venue balayer la pathétique résistance mandchoue. Un tour de force amoral pour défendre les intérêts économiques de la couronne, tout en remédiant à l’isolationnisme du marché chinois et au fantasme arriéré de sa Cour ; à savoir celui d’être encore le centre du monde ainsi qu’une puissance incontestable en Asie. Ledit renfermement du pays sur lui-même en matière de commerce naval avec l’occident s’agrémentait d’ailleurs d’un immobilisme des mœurs chez la caste dirigeante. Ceci faisant d’elle l’instigatrice d’une politique de refus du modernisme de l’appareil d’Etat ou de tout autre domaine dans sa société. Si bien que la Chine était en décalage face aux puissances étrangères engagées dans la révolution industrielle et technologique en vogue en Europe (depuis la fin du XVIIème siècle). Du reste, si la Cour impériale avait beau daigné accueillir dignement des étrangers, elle leur témoignait une certaine forme d’arrogance. Puisque la Chine se pensait encore le pays le plus rayonnant, civilisé et raffiné au monde. L’attitude discriminatoire de l’élite chinoise déchanterait bien vite face à la supériorité technologique et stratégique de son adversaire. La désillusion collective s’aggravant de ce fait, l’occident étant plus ingénieuse et avancée. Une victoire écrasante donc, et ceux sur tous les fronts de cette série de batailles espacées de plusieurs mois, le tout dans une atmosphère lourde de conquêtes de villes et de pillages. Le grand vainqueur obtenait alors dès 1840 qu’on lui cédait Hong Kong. L’année suivante c’était une lourde indemnité de guerre ainsi que l’ouverture de cinq ports au commerce, la suppression du cohong et un traitement des ressortissants anglais à égal des chinois. De fait que la contrebande d’opium devenait presque légale, la Chine ne pouvant pas se permettre de risquer un nouveau conflit armé, une débâcle cuisante et autres conséquences désastreuses.

Mais là où le pays deviendrait au fil des années une sorte de colonie exploitée et malmenée par diverses puissances étrangères venues déchiqueter le territoire et spoiler son économie, son ouverture au commerce international lui apporterait une sorte de revanche contre l’occident quant elle s’élèverait grandie de ses blessures. Ainsi donc, si la période tumultueuse du conflit autour de l’opium s’est avéré néfaste à l’époque, il a contribué plus tard au nationalisme chinois, alors engagé dans la résurgence d’une Chine malade jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.



Source :  Alain Roux, «  Les « guerres de l’opium  » : les canons de la liberté », Mouvements

2016/2 (n°86), p. 90-99. [DOI 10.3917/mouv.086.0090] 

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