Friday, December 15, 2017

Sacha Halter

LA RUPTURE DU FRONT UNI ET LA PURGE DES MILITANTS COMMUNISTES

Introduction :

Le premier « front uni » consistait en une alliance entre communistes et nationalistes entre 1924 et 1927. La Chine se trouvait alors dans une période de troubles, durant laquelle les seigneurs de la guerre étaient en lutte pour la conquête du pouvoir. L’équilibre des forces entre le PCC et le Guomindang était alors clairement déséquilibré. Les communistes cherchaient à bénéficier du climat insurrectionnel pour renforcer leur effectif. Le Guomindang quant à lui bénéficiait du soutien soviétique. La IIIème Internationale avait pour doctrine de favoriser l’apparition de « révolutions bourgeoises » dans les pays considérés comme féodaux ou semi-féodaux. Le PCC n’étant alors pas considéré comme une priorité pour Moscou, le mouvement a dû compter sur « ses propres forces ». Les contradictions au sein de l’alliance ont abouti à la répression des communistes par les nationalistes. Pendant « l’expédition du nord » organisée par Jiang Jieshi en 1927, Zhou Enlai organisait une révolte à Shanghai. En avril 1927, les nationalistes réprimaient les militants communistes et syndicalistes de Shanghai, mettant de facto un terme au front uni. Les communistes changeaient alors de stratégie et quittèrent les villes pour les campagnes. Le front uni avait donc une dimension tragique. Pourquoi est-ce que les communistes ont suivi une telle stratégie si elle ne pouvait que les mener au désastre ? Comment expliquer un tel aveuglement ?
Il apparaît tout d’abord que le « premier front uni » fut imposé aux communistes par la réalité des forces en présence. Ils ne pouvaient agir autrement que dans une coalition (I). D’autre part, la stratégie de l’alliance avait été imposée au communistes chinois par la IIIème Internationale. Par conséquent la responsabilité de l’échec incombait aussi aux soviétiques (II). Enfin, les communistes chinois ont été persuadés que les « conditions objectives » étaient réunies dans les villes, ils ont pensé à tort que le mouvement ouvrier résoudrait les contradictions du front uni (III).

I.                              Le « front uni » fut imposé aux communistes par la réalité des forces en présence.

Selon l’historien et sinologue Lucien Blanco, la fusion du PCC dans le Guomindang était perçue par les communistes comme la seule solution pour le renforcement. Le parti communiste chinois a été crée en juillet 1921 dans la concession française de Shanghai. Lors de son premier congrès le parti ne comptait qu’une cinquantaine de membres dans tout le pays.[1] Lorsque la tactique du front uni a été adoptée, le parti n’avait donc que trois ans d’existence. En comparaison, le parti communiste soviétique n’avait réussi la révolution qu’après plus de 20 ans de luttes et de maturation politique. Même en 1917, il n’avait rallié qu’une petite partie de la classe ouvrière. Loin d’être un organisation ouvrière, le PCC était en 1921 un parti dont la base idéologique n’avait rien de cohérent : il rassemblait des intellectuels héritiers du mouvement du 4 mai, des anarchistes ou encore des nationalistes, mais très peu de marxistes.[2] De son coté le Guomindang était un parti nettement plus organisé. D’un point de vue idéologique tout d’abord, puisque le parti a basé ses statuts sur les « Trois principes du peuple » de Sun Yat Sen, théorie remontant à 1905. Par ailleurs les effectifs du Guomindang étaient largement supérieurs à ceux du PCC : il y avait 323 militants communistes et 50 000 nationalistes lorsque le congrès du Guomindang adoptait le front uni en janvier 1924.[3] La stratégie du front uni a permis au PCC d’augmenter sa visibilité parmi les ouvriers et les paysans : les manifestations du 30 mai 1925 contre la présence étrangère à Shanghai avaient débouché sur des grèves qui permettent au PCC de voir ses effectifs se décupler.[4] Si le front uni n’avait pas eu lieu, les nationalistes auraient certainement été les seuls à bénéficier des mouvements anti-impérialistes et le parti communiste aurait été voué à disparaitre.

II.                           La stratégie de l’alliance avait été imposée au communistes chinois par la IIIème Internationale.

Le front uni correspondait également à une conséquence de la gestion soviétique de la IIIème internationale. En 1924, Lénine venait de mourir et Staline entendait asseoir son pouvoir au sein du PCUS au détriment de Trotski. Ce dernier considérait que la révolution devait se poursuivre à l’échelle internationale et de manière instantanée. Staline au contraire jugeait que les conditions n’étaient pas réunies pour l’internationalisme, préférait renforcer le socialisme en URSS et promouvoir le nationalisme dans les pays colonisés, au moins provisoirement, « en attendant que le capitalisme y soit mûr ». C’est pourquoi le délégué du Komintern, Maring, a exhorté au PCC de s’unir au Guomindang dès 1921. En janvier 1923, la déclaration « Sun Yat Sen-Alex joffé » entérinait le soutien stratégique de l’URSS au Guomindang. L’académie de Huangpu a servi à dès lors servi à former les officiers nationalistes sur expertise soviétique. Selon l’historien Jacques Gernet, cette approche fut une erreur considérable car elle ne correspondait pas aux réalités de la société chinoise. La vision marxiste-léniniste était méfiante vis-à-vis du monde paysan, alors que le potentiel révolutionnaire chinois se trouvait dans les campagnes.[5] D’une part, le soutien logistique des soviétiques au Guomindang a permis à Jiang Jieshi de mobiliser des forces considérables contre les communistes à partir de 1927. D’autre part, ce soutien a isolé les communistes, qui ont dû s’appuyer sur les syndicats en milieu urbain et à négliger les campagnes. Il aura fallu attendre la répression des communistes d’avril 1927 et la longue marche en 1934, pour que la ligne des soviets paysans portée par Zhu De et Mao Zedong puisse enfin l’emporter sur l’approche citadine de Chen Dixiu et Li Dazhao.[6]

III.                        Les communistes chinois ont été persuadés que les « conditions objectives » étaient réunies dans les villes.

L’historien Alain Roux utilise le terme « d’illusion de révolution urbaine » pour désigner le fait que les communistes chinois ont cru pouvoir s’appuyer sur les villes. La révolte dans les concessions étrangères en 1925 a poussé les communistes chinois à s’appuyer sur le « syndicat général de Shanghai ». La logique de la lutte anti-impérialiste s’était répétée à Canton puis à Hong-Kong en juin 1925, faisant apparaître des manifestations de soutien aux grévistes de Shanghai. En 1926, le syndicat général ouvrier dépassait le million d’adhérents.[7] En prenant confiance grâce à ces insurrections, les communistes commençaient à s’opposer aux intentions de Jiang Jieshi, qui succède à Sun Yat Sen lorsque ce dernier meurt en 1925. C’est alors que commence ce qu’historien Harold Isaac nommait « la tragédie de la révolution chinoise ». Opposé au communistes, Jiang Jieshi refusait la logique modérée de Wang Jingwei, qu’il trouvait trop complaisant vis-à-vis des communistes. Lors de « l’expédition du nord » qui dura de juillet 1926 à juillet 1927, Jiang Jieshi renforça son autorité sur le Guomindang et parvint tout à la fois à renverser les seigneurs de la guerre et les communistes. Zhou Enlai considèrait alors que les communistes pouvaient prendre le pouvoir aux seigneurs de la guerre et réussir à instaurer un pouvoir ouvrier. C’est pourquoi à Shanghai, les communistes proclamaient un « gouvernement municipal provisoire » avant l’arrivée des nationalistes, qui refusèrent de le reconnaître.[8] Jiang Jieshi décidait alors de faire alliance avec la bourgeoisie et les mafias locales pour écraser les communistes. Dans les campagnes, la stratégie du front-uni et de l’insurrection urbaine du PCC avait dans le même temps réduit le poids et l’autorité des communistes dans les soviets ruraux, qui s’organisaient de manière relativement anarchique.[9] Les unions paysannes du Hubei et du Hunan furent éliminées par les nationalistes dès le mois de mai 1927.

Conclusion :

La stratégie du « front uni » en Chine constitua un véritable paradoxe dans l’histoire du communisme. Le PCC n’avait pas d’autre choix que de s’unir avec les nationalistes pour être visible aux yeux des ouvriers. La cause anti-impérialiste a servi de levier au PCC pour s’appuyer sur le monde ouvrier et syndical. Voyant ses effectifs se renforcer rapidement, le PCC s’est conforté dans l’idée que la révolution pouvait venir des villes, idée entretenue par les envoyés de Moscou. Au delà des apparences, la révolution chinoise ne pouvait pas être comparée à la révolution soviétique. S’il suffisait de tenir Moscou et St Pétersbourg pour les ouvriers russes, le territoire de la Chine était en revanche plus imprenable. L’importance des campagnes a été négligée par l’aile « prosoviétique » du PCC. Les « désillusions urbaines » ont finalement conduit à la tragédie et à la quasi-éradication des communistes chinois, qui n’ont eu d’autre choix que de fuir dans les campagnes pour renouveler leur stratégie autour de de Mao Zedong. La tactique du front-uni n’a été renouvelée que lors de l’invasion japonaise, conduisant les nationalistes à réintégrer l’approche pragmatique de Wang Jingwei. En revanche, en tant que stratégie de la IIIème Internationale et de l’URSS, le front uni est, aux yeux des communistes maoïstes, resté perçu comme une trahison. L’échec du front uni a conforté le PCC de l’existence de spécificités chinoises. Mao n’a jamais réellement pardonné aux soviétiques d’avoir choisi de soutenir le Guomindang au détriment des communistes. Le choix de la normalisation des relations avec les Etats-Unis en 1972 peut apparaître comme sa lointaine revanche.



[1] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 57
[2] Bianco, Lucien. Les origines de la revolution chinoise 1915-1949. Editions Gallimard, 2007. Page 102
[3] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 57
[4] Bianco, Lucien. Les origines de la revolution chinoise 1915-1949. Editions Gallimard, 2007. Page 103
[5] Gernet, Jacques. Le monde chinois, troisième partie : l’époque contemporaine. Editions Armand Colin, 2005. Page 58
[6] Gernet, Jacques. Le monde chinois, troisième partie : l’époque contemporaine. Editions Armand Colin, 2005. Page 59
[7] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 59
[8] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 60
[9] Roux, Alain. La Chine contemporaine, 5ème édition. Editions Armand Colin, 2010. Page 61

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