Friday, December 15, 2017

Le Massacre de Nankin

Le massacre de Nanjing :
Le processus d’endoctrinement et de déshumanisation des soldats Japonais.
par Gé Alexandre



La Guerre, Marcel Gromaire


            Le 13 décembre 1937, la ville de Nanjing, alors capitale de la Chine de Chang-Kai Shek, tombe aux mains des soldats Japonais. Tout de suite, la ville sera soumise à de vastes opérations de nettoyage (sotô) visant à se débarrasser des jeunes hommes que l’armée Japonaise soupçonne d’être des soldats cachés parmi les civils. S’ensuit un immense nombre de viols (on avance le chiffre de 20 000) et de meurtres, qui séviront dans la ville durant six semaines. Les Japonais ayant pris soins de bruler toutes traces du dénombrement des victimes après la capitulation en 1945, il demeure très difficile d’évaluer le nombre de victimes. Les chiffres avancés aujourd’hui varient entre 50 000 (Jean Louis Margolin, l’Armée de l’Empereur) à 300 000 (Iris Chang, Le viol de Nanjing) victimes. Sur le mémorial du massacre de Nanjing à Nanjing, on peut lire le nombre de 300 000 en grand sur la façade. Le massacre marquera tout de même un paroxysme de créativité dans les actes de cruauté: concours de décapitations, sévices sexuels innommables, ordre de commettre des actes incestueux et même des actes de cannibalisme.
C’est alors que se pose un paradoxe : comment expliquer ce déchainement de violence à l’égard des Chinois quand le Japon se présentait au contraire comme l’émancipateur de la domination Occidentale et invitait les pays à constituer avec lui « la Sphère de co-prospérité de la Grande Asie de l’Est »[1] ? Par quel cheminement sont passés les soldats Japonais pour commettre de tels actes ?

Après avoir vu que les meurtres et les viols pouvaient se justifier par un bushidô (la Voie du Guerrier) désaxé nous montrerons que l’endoctrinement s’amorçait déjà à l’école et se perpétuait durant l’armée avant de terminer par la contextualisation des massacres de Nankin dans un contexte temporel propice aux débordements : Nankin, l’après Shanghai. 


1)      Le détournement des traditions
1.1)            Le Bushidô : tuer pour l’Empereur

Au XIXème et XXème siècle il existe au Japon une volonté de retourner vers un passé idéalisé, mais concrètement instrumentalisé au profit des responsables politiques qui orchestrent le mouvement[2], l’Empereur étant le plus puissant d’entre eux. Le Bushidô, La Voie du Guerrier, guide de conduite des Samouraïs à l’époque féodale s’appuyait sur plusieurs fondements : la droiture, le courage (mais il ne doit pas empêcher le discernement : il ne convient pas de se sacrifier pour une cause triviale), l’humanité (envers le faible ou l’ennemi défait en particulier), la générosité, la sincérité, l’honneur (tout manquement amène à une honte éventuellement mortelle) et la loyauté (qui suppose une obéissance mais pas aveugle)[3]. Or dès 1882 est établit le Code de conduite militaire de l’Empereur qui placera la loyauté comme valeur fondamentale et constituera un premier infléchissement dans le sens de l’utilitarisme. Au cours du XXème siècle, le bushidô mute d’inspiration en fétiche tout en déviant dans son contenu. La loyauté devient la vertu cardinale : celle-ci se n’adresse désormais ni à un chef connu personnellement – comme pendant le long cycle des guerres féodales –, ni à la nation ou à l’Etat –comme le prescrivait le code de l’Ere Meji- mais à un Empereur aussi inaccessible que mythifié, et donc chaque supérieur hiérarchique se prétend le représentant. On assiste ici aux prémices du culte de l’obéissance aveugle. Quand l’on sait que dans le bushidô, les plaisirs charnels sont vantés comme la récompense légitime du héros, et la fuite, la ruse ou le massacre de l’adversaire sont considérés soit comme honorable soit en tout cas comme des fautes moins sérieuses que le manquement au devoir envers le seigneur[4], on peut comprendre que celui-ci puisse vite devenir une justification aux pires cruautés commises pendant les massacres de Nanjing comme les viols.

1.2)            Le Bushidô … sans samouraïs

Les samouraïs qui avaient permis de renverser les Tokigawa pour l’Ere Meji seront vus comme un symbole de la féodalité et ainsi peu à peu dépouillés de leurs privilèges. Ainsi, les officiers d’extraction samouraï se virent de plus en plus souvent remplacés par des chefs d’extraction modeste, généralement paysanne, frais moulus des écoles de guerre qui constituèrent très tôt les bastions du nouvel esprit impérialiste et totalitaire[5]. L’armée n’est dès lors plus réservée à une élite combattante mais devient l’affaire de chacun, des fils des anciennes castes dirigeantes à ceux des plus frustres paysans.[6]
Cet asservissement aux conséquences funeste gagne une société qui, au long des siècles, fut loin d’avoir été uniquement fascinée par les valeurs militaires. Cependant il est vécu par beaucoup, et surtout par les plus pauvres, les plus marginaux, comme une remarquable promotion symbolique : ils étaient invités à partager la morale du samouraï et les gens de rien pouvaient s’en sentir anoblis. Au point de verser leur sang, sinon avec enthousiasme, du moins avec résignation : c’était le prix à payer pour cette promotion et c’est un honneur de mourir pour l’Empereur.[7] « La loyauté est plus lourde qu’une montagne et notre vie plus légère qu’une plume »[8]. Quand semblable discours parvint à acquérir les moyens nécessaires pour s’imposer, le totalitarisme n’est pas loin, et quand sa propre vie ne vaut rien, alors que vaut celle d’un Chinois ?


2)      Des Institutions au service de l’endoctrinement
2.1)             L’école ou la fabrique de petits soldats

« Chaque âme est et devient ce qu’elle contemple » - Plotin

Le contrôle des esprits est le dispositif le moins couteux et le plus efficace quand il s’agit d’endoctriner. Et quand les « âmes », pour reprendre la citation du philosophe grec Plotin sont encore celles d’enfants innocents, dont le cerveau, véritable éponge est propice à emmagasiner les informations, c’est l’école qui devient la première concernée par le réarmement idéologique. On apprend que l’individu ne vaut rien et que tous doivent être rassemblés autour de ce pilier indéracinable et par essence parfait qu’est l’Empereur.
Ainsi le nom des écoles change : d’écoles primaires, elles passent à écoles nationales et celles-ci fonctionnaient comme des « unités militaires en miniature » : les enseignants étaient souvent des officiers de l’armée qui professaient le devoir sacré du Japon à poursuivre son destin divin par la conquête de l’Asie et à se tenir aux côtés des nations du monde comme un peuple à nul autre pareil. Ils enseignèrent aux jeunes garçons le maniement de fusils en bois, et aux plus grands celui de vraies armes.[9]
Les collèges perdirent la faculté de choisir entre plusieurs manuels et ceux-ci devinrent des organes de propagande : par exemple le livre de lecture de la première année de primaire s’ouvrait sur la phrase : « Les soldats avancent », les manuels d’histoire s’ouvraient avec des récits de la création du Japon par les Dieux et au début de chaque classes, des prières étaient faîtes en direction du palais impériale[10] comme les soldats Japonais cherchaient l’Est pour psalmodier leurs « Banzai ! ».

2.2)            L’armée ou le broyage de l’individu


A l’armée, l’obéissance est considérée comme la vertu suprême et le sentiment d’être un rouage dans un engrenage beaucoup plus important remplace le sens de la valeur individuelle. Pour établir cette sublimation de l’individu au service du bien commun, les recrues étaient maintes fois battues et soumises à des punitions collectives durant leur formation militaire (le service militaire est rendu obligatoire et d’une durée de 3 ans en 1873) :
« Je ne vous frappe pas parce que je vous hais. Je vous frappe parce que je me soucis de vous. »[11] Ainsi la maltraitance routinière dont étaient victimes les soldats Japonais, appelée aussi bentatsu, était qualifiée d’« acte d’amour » par les officiers, et la violente discipline qui régnait au sein de la marine Japonaise était souvent surnommée ai-no-muchi (coup d’amour).[12] Le témoignage de Saitô Mutsuo décortique lucidement les conséquences mentales sur les victimes : « Je ne me souviens pas d’une seule nuit passée sans que quelqu’un ai été battu pour quelque chose. Les premiers jours bien entendu, cela nous mettait en colère mais jamais il n’y eut la moindre résistance sérieuse. Voici la raison : du réveil au coucher nous n’avions jamais ne serait-ce que cinq minutes pour penser. Quand les humains sont privés de temps pour réfléchir, savez-vous ce qui leur arrive ? Ils deviennent des machines. Nous perdîmes tout sentiment de fierté en nous-mêmes ou pour nos réalisations. Nous étions abandonnés à nos deux instincts les plus primaires : manger et dormir. »
« Les soldats doivent haïr les officiers » trouve-t-on dans certaines instructions. La rage engendrée par cette hiérarchie sociale rigide put soudainement s’exprimer quand les soldats Japonais partirent au loin faire la guerre. [13] Ainsi placé dans un moment d’exception (une guerre), un lieu d’exception (un pays étranger), un groupe d’exception (l’armée) et persuadé par ses chefs que les pires violences peuvent constituer des actes patriotiques le soldat est libéré des pulsions de viol, de sadisme et de meurtres qu’il pourra perpétuer de manière proportionnelle à celles dont il se contentait à domicile.[14] . En effet, on a souvent suggéré que ceux qui disposent du pouvoir le moins important sont souvent les plus sadiques dès qu’il s’agit de décider de la vie et de la mort des plus faibles. Quels que soient les traitements qu’avaient choisi de lui infliger ses supérieurs, le soldat Japonais les avait subis en silence : c’était maintenant aux Chinois de connaître le même sort.
Même si sur le terrain, les nouvelles recrues étaient réticentes au passage à l’acte, toutes furent systématiquement conformés aux pressions du groupe. Elles étaient forcées de tuer à la baïonnette des Chinois ligotés et étaient humiliées verbalement par les autres si elles ne s’exécutaient pas. Bientôt l’horreur fait partie de la routine, presque une banalité. Tominaga Shozo, se remémorant son expérience écrivit : « Ceux qui, à la maison se comportaient en bons fils, bons pères et bons frères étaient amenés sur le front pour s’entretuer. Nous transformions des êtres humains en démons meurtriers. En trois mois n’importe quel homme se changeait en démon. 

3)      Nanjing, l’après Shanghai

Après l’incident du pont Marco Polo, les Japonais pilonnent Shanghai le 13 août. Plusieurs jours de bombardements intensifs transforment la ville en une mer de feu. Après les bombardements aériens, c’est une véritable guerre de tranchées que se livrent les deux armées ennemies dans les ruines fumantes de Shanghaï. La bataille tourne à l’avantage des Chinois, plus nombreux sur le terrain que les Japonais (700 000 Chinois contre 190 000 Japonais[15]) et contre toute attente, fort bien préparés au combat. Les Japonais, d’abord sur la défensive, reçurent ensuite suffisamment de renforts pour briser l’encerclement Chinois (troupes de la 10ème armée). Après une guerre de position de deux mois, les Chinois finissent par refluer. Il est peu contestable que la dureté des combats suscita une volonté de revanche chez ces derniers, et une brutalisation de leurs rapports avec les Chinois, civils inclus. Pour l’historien Japonais Tokushi Kasahara, la résistance Chinoise fut l’un des faits déterminants à l’origine du massacre de Nanjing : « Cette méprise sur la force combative de l’armée du Guomindang est une des raisons, une de plus, qui a provoqué le massacre de Nankin, dans la mesure où les pertes importantes chez les soldats Japonais avaient attisé leur sentiment de vengeance. »
De plus, les Japonais qui se veulent être les libérateurs d’une Asie dominée par les Occidentaux et dont les ambitions expansionnistes, justifiées par un retour de traditions biaisés, prennent un côté sacré à la manière des croisades, sont exaspérés par la vivacité qu’emploient les Chinois à se défendre. Si les Chinois avaient dérogé à leur image de pleutres, éternels et faciles vaincus ; s’ils s’étaient autant défendus, c’était forcément par perfidie, par méchanceté particulière à l’égard des Japonais. Ils étaient sortis de leur rôle, ils n’avaient le droit à aucune pitié. Et lorsque les Japonais marchent vers la capitale, c’est avec un esprit de vengeance qui s’exprimera au travers du massacre de Nanjing.


4)      Conclusion
Au fil de cet essai, nous avons essayé de comprendre comment les soldats Japonais ont pu commettre des atrocités aussi immenses durant le massacre de Nankin mais lato sensus comment un être humain en vient à commettre de pareilles atrocités. Pour que le soldat soit en état de violer, assassiner, torturer c’est qu’il a franchi cette barrière psychologique qui empêche un être humain de tuer un de ses semblables. Pour en arriver à un tel niveau de détachement psychologique, le soldat est passé par un processus d’endoctrinement que ce soit à l’école et l’on trouvera le même processus d’endoctrinement dans les Jeunesse Hitlériennes sous le IIIème Reich, à l’armée où l’on enseigne un bushidô biaisé et où les sévices infligés aux recrues facilitaient ensuite le passage à l’acte, ou sur le terrain par le conformisme au groupe.
Interview après interview, les vétérans Japonais des massacres de Nankin racontèrent honnêtement qu’ils n’éprouvèrent pas la moindre honte à tuer, comparant souvent les Chinois à des animaux : « Un cochon a aujourd’hui plus de valeur que la vie d’un Chinois. Parce qu’un cochon au moins on peut le manger. »[16]. Si ce n’est pas la fierté des perdants qui les poussa à dire cela, alors c’est terrifiant à quel point l’esprit humain est malléable : modelé comme une barre de fer chaud durant l’enfance, il devient, une fois durcit, immuable.
Aujourd’hui encore, l’endoctrinement est d’actualité et pratiqué notamment par des organisations terroristes de l’Etat Islamique. Les médias et d’Internet se transforment rapidement en vecteurs susceptibles, pour peu que la victime soit en position de faiblesse psychologique, de manipulation mentale. Pour lutter contre ce phénomène, ce qui demeure selon moi un des enjeux majeurs de notre époque, il est important de se souvenir de l’Histoire afin de ne pas commettre les mêmes erreurs, et ce processus de mémoire passe par l’éducation. Lorsque le Japon a voulu camoufler le massacre de Nankin, notamment en le faisant passer à la trappe dans les cours d’histoire enseignés au lycée, de nombreux historiens s’opposèrent et réussirent à imposer le massacre de Nankin au programme. Il est capital de se battre pour ne pas laisser ces évènements tomber dans l’oubli car pour reprendre les termes de Nietzsche « L'homme de l'avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue ».


[1] Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.63
[2] Idim., p.40
[3] Idim., p.33
[4] Idim., p.26
[5] Idim., p.34
[6] Michaël Prazan, Le Massacre de Nanjing, 1937, p.23
[7] Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.55
[8] Joanna Pitman, « Repentance », New Republic, 1933 dans Iris Chang, Le Viol de Nanjing, p.108
[9] Edward Behr, Hiro, Hiro, l’empereur ambigu dans Michaël Prazan, Le Massacre de Nanjing 1937, 2007, p.39
[10] Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.45
[11] Saîto Matsuo, Morris Suzuki dans Louis Margolin, L’Armée de l’Empereur, 2007, p.58
[12] Tanaka, Hidden Horrors, 1996 dans Iris Chang, Le Viol de Nanjing, p.318
[13] Iris Chang, p.318
[14] L’armée de l’Empereur, J.L Margolin, p.62
[15] Idim., p.173
[16] Azuma Shiro, Carnets, 24 mars 1938.

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